L’Accompagnement personnalisé au lycée professionnel : quelle implication du professeur documentaliste ?

[Article d'Hélène Baussard paru dans le numéro 2 de Doc'Toulouse (décembre 2014).]


Dans la voie professionnelle (en bac professionnel 3 ans), les élèves disposent de deux heures hebdomadaires d’accompagnement personnalisé (AP) : 210 heures à répartir sur les 84 semaines d’enseignement du cycle du bac pro 3 ans. Les élèves de CAP, en revanche, n’ont pas d’AP à l’emploi du temps (mais ils ont encore des heures de PPCP – projet pluridisciplinaire à caractère professionnel).
Cet accompagnement personnalisé a été introduit lors de la rénovation de la voie professionnelle (voir les textes officiels). Concernant la voie professionnelle, le portail Eduscol indique clairement trois objectifs en AP : amélioration du niveau des élèves dans les disciplines fondamentales ; aide méthodologique (prise de notes, recherches documentaires...) et travail sur l’orientation (préparation du projet professionnel).
En avril 2013, l’Académie de Dijon a publié un guide de bonnes pratiques concernant l’AP en bac professionnel, ainsi que tout un ensemble de ressources dédiées à l’AP en voie professionnelle.

 

Quelle peut être la place des professeurs documentalistes dans ce dispositif ?


Est-il aisé de nouer des partenariats avec les enseignants en bac pro, de mobiliser les classes et d’obtenir les créneaux horaires nécessaires pour monter des projets, et si oui, qu’est-il possible de proposer pédagogiquement parlant ? Quels modules info-documentaires mettre en place, quelles compétences spécifiques peuvent-elles être développées chez les élèves de bac professionnel par le biais des heures d’AP ?

Si la place du professeur documentaliste est légitime dans l’accompagnement personnalisé en bac pro - au même titre que tout enseignant de la voie professionnelle désireux de faire progresser ses élèves et d’élever ainsi leur niveau de qualification, tout en les amenant sur la voie de la réussite – il est possible de s’interroger sur ce que ce dernier peut spécifiquement apporter aux élèves de bac professionnel en AP, et sur ce que cet investissement peut avoir comme retentissements concernant la place de la discipline documentation et du CDI dans le lycée professionnel.


En effet, les collègues professeurs documentalistes qui exercent en lycée professionnel savent qu’il n’est pas toujours évident de faire venir les élèves de la voie professionnelle dans le CDI , et plus encore, de les mettre au travail sur leur temps d’étude et de leur faire acquérir des compétences info-documentaires. Les heures d’AP peuvent en ce sens être un réel tremplin pour faire entrer les élèves au CDI, leur permettre de découvrir le lieu et les ressources qui y sont associées, leur
donner envie d’y revenir et surtout, et c’est important, leur donner le sentiment que cet espace de travail et de ressources est le leur et qu’ils y sont les bienvenus.

Le sentiment pour les élèves de la voie professionnelle que le CDI n’est pas un espace "pour eux" est en effet très prégnant, notamment dans les lycées polyvalents où les lycéens de la voie professionnelle sont "mélangés" à ceux de la voie générale et où le CDI est conjoint pour les deux publics. Cette mixité peut parfois leur donner des complexes, eux qui ont souvent moins d’habitudes de travail et qui généralement, lisent moins. Les lycéens de la voie professionnelle ont ainsi un réel besoin de s’approprier les lieux, de s’y sentir en sécurité et de prendre leurs repères. Ce ne sont pas souvent des élèves qui fréquentent les médiathèques sur leur temps libre ; ils n’ont pas forcément spontanément une grande capacité de travail ou l’habitude de franchir la porte d’un CDI sur leur temps d’étude.


L’accompagnement personnalisé peut leur permettre réellement de passer ce cap. Les élèves de la voie professionnelle que je forme dans le cadre de l’AP reviennent plus facilement ensuite au CDI, c’est un fait avéré.
 

Que peut proposer le professeur documentaliste en AP ?


Deux cas de figure peuvent se présenter. Soit le professeur documentaliste noue un partenariat avec un enseignant de discipline (souvent issu de l’enseignement général) pour monter un module / un projet dans le cadre de l’AP ; soit l’enseignant-documentaliste prend seul la charge d’un groupe d’élèves en AP, libre à lui alors de proposer le contenu (généralement info-documentaire, et/ou lié à la lecture) qui lui sied. Personnellement, je travaille des deux manières sur la voie professionnelle.

J’ai ainsi cette année un projet de revue de presse numérique (réalisation d’une revue de presse thématique en mp3) avec deux classes de seconde bac pro mécanique automobile (MVA) et électrotechnique (ELEEC), que je réalise conjointement avec l’enseignante de lettres des deux classes, et qui de fait colle parfaitement au programme de français en 2e bac pro, première partie, "la construction de l’information". Les élèves se rendent une heure par semaine au CDI en AP pour travailler sur ce projet. Dans cet exemple, l’atelier dispensé en AP est réellement porteur de sens : il se relie très facilement au programme de français, il intègre totalement le CDI (utilisation des ressources documentaires du CDI pour réaliser la revue de presse) et l’enseignant-documentaliste, il permet le développement de multiples compétences info-documentaires et numériques (voir lien présentant le projet) et autorise un réel partenariat avec un enseignant de discipline.

Mais il m’arrive également d’avoir des groupes d’élèves en AP, sans collègue de discipline, avec lesquels je mène une réelle progression info-documentaire, sur l’année complète. En règle générale, le fonctionnement par projet fonctionne bien avec les élèves de bac professionnel ; il faut également que le projet ne soit pas trop long (scinder l’année en plusieurs phases, plusieurs projets) et qu’il aboutisse si possible à une réalisation concrète. L’an dernier, avec des élèves de Seconde bac pro,
j’avais fait réaliser une frise chronologique sur l’histoire des moteurs de recherche, que nous avions ensuite affichée sur le mur extérieur du CDI. Autre exemple, un projet d’initiation au live-tweet a été mené l’an passé avec deux classes de bac pro des lycées de Valence d’Agen et de Muret ; l’une des deux classes travaillait sur ce projet dans le cadre de l’accompagnement personnalisé (Voir le compte-rendu de cette expérience impliquant directement deux professeures documentalistes).

 

Des initiatives pédagogiques variées

 

De nombreux professeurs documentalistes s’impliquent dans l’AP sur la voie professionnelle : un appel à témoignages sur la liste e-doc a permis de recueillir des exemples très riches d’initiatives pédagogiques en AP.

  • Au Lycée professionnel Guy Debeyre à Dunkerque (59), Clelia Bouche anime l’AP pour des seconde bac pro et des première bac pro. Elle coordonne notamment la réalisation d’un portail Netvibes sur le thème de l’orientation, projet qui lui permet d’aborder de nombreux sujets d’étude (moteurs de recherche, Internet, fiabilité de l’information, plagiat, source, etc...)
  • Marie-Liesse Kimmel, au LP Anne Veaute à Castres, collabore en AP avec une collègue de maths-sciences Mme Anita Azema, sur un projet de blog et de réalisation de book trailers qui encourage la publication citoyenne dans le respect du droit d’auteur. Les élèves réalisent par binôme un book trailer (avec le logiciel Animoto) et le publient sur un blog commun.
  • Dans l’Académie de Versailles, Céline Clergue a travaillé l’an dernier sur un projet autour de la Bande dessinée, sur le thème "récit en images" : les élèves ont notamment réalisé l’adaptation d’une nouvelle ("Cher journal" de Jean-Noël Blanc) en format BD (avec le logiciel en ligne Pixton). Elle propose également cette année un projet de book trailer, mais rencontre certaines difficultés quant à l’appétence des élèves pour la lecture (problème récurrent en lycée professionnel).
  • Marie-Pierre Chanfreau, du Lycée des métiers Hélène Boucher à Toulouse, a travaillé l’an passé sur un projet d’expérimentation de Storify en tant que document de collecte. Elle propose également aux élèves en AP une première séance qui consiste en l’observation par les élèves de leurs pratique s de recherche d’information
    : les élèves sont répartis en binôme, un chercheur qui travaille sans consigne particulière et un observateur qui prend des notes à partir d’une fiche d’observation sur la façon de mener la recherche d’information.
  • Au LP Pierre Coton de Néronde, André Montagne travaille avec ses élèves sur les notions de légalité sur Internet, ainsi que sur le respect de la charte informatique et internet de son établissement. Ses supports de formations traitent notamment de la web-réputation et des traces sur Internet. Il propose également d’autres modules de formation, où il fait découvrir Linux aux élèves, installé en parallèle avec Windows sur les postes du CDI.
  • Mathilde Buferne, professeure documentaliste stagiaire au LP Le Chatelier à Marseille, participe cette année à l’AP en seconde bac pro. Elle propose des interventions en EMI (Education aux Médias et à l’Information) avec pour objectifs la familiarisation avec les différents supports médiatiques, le lexique des médias, les différents métiers. Elle travaille sur la validité de l’information et coordonne la réalisation d’une revue de presse sur panneaux à partir de différents quotidiens. Travaillant en zone sensible, elle a à cœur de valoriser les réflexions et les travaux des élèves.
  • Au CDI du Lycée Sévigné à Gap, Linda Belhia et François Vallejo travaillent en AP 1re bac pro sur la lecture tous supports : ils proposent notamment un module de 4 séances visant à encourager la lecture en variant les supports (comparaison de la mémorisation des textes selon qu’ils les écoutent par un livre audio ou les lisent
    – support papier ou liseuse numérique) : ils proposent également un autre sujet de formation en AP autour de la recherche en ligne (Google, Correlyce, Wikipédia)
    , afin de former les élèves aux usages responsables des ressources numériques.


Ainsi, il est possible de se rendre compte que de nombreux professeurs documentalistes ont saisi les heures d’AP sur les filières professionnelles pour former les élèves dans le domaine de l’éducation à l’information ou de l’EMI, et leur permettre de découvrir le CDI et de s’approprier l’espace. Si la majorité des professeurs documentalistes porteurs de tels projets souligne les difficultés récurrentes des élèves de la voie professionnelle à se mettre au travail, tous indiquent également que les projets pédagogiques en AP ont rencontré un certain succès chez les élèves, et ont permis une meilleure connaissance du CDI et des ressources documentaires par les élèves, contribuant ainsi à une valorisation du CDI et à une amélioration des usages documentaires dans les lycées professionnels.

 

Article d'Hélène Baussard, professeure documentaliste au LPO Jean Baylet à Valence d'Agen, paru dans le numéro 2 de Doc'Toulouse (décembre 2014)

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