Numéro hors-série des Chemins de la Mémoire – Commémorer

Le numéro hors-série des Chemins de la Mémoire – Commémorer d'octobre 2020 est disponible en ligne https://www.defense.gouv.fr/memoire/a-la-une/commemorer-autrement-le-defi-des-annees-a-venir

 

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Les grands cycles commémoratifs, celui du centenaire de la Première Guerre mondiale comme celui du 80e anniversaire de l’année 1940 et de l’Appel du 18 juin, ont été l’occasion d’une importante mobilisation mémorielle notamment dans l’Education nationale. Mais ces commémorations ont-elles réussi à promouvoir un renouveau de l’acte de commémorer ? Le 150e anniversaire de la Commune de Paris en cours et les polémiques qui entourent le bicentenaire de la mort de Napoléon posent la question frontale de la (trop grande) place des commémorations dans notre pays et de leur intérêt.

La France développe depuis de nombreuses années une politique mémorielle dense, fondée sur de plus en plus de temps forts commémoratifs relevant de la mémoire d’épisodes politiques ou guerriers associés à notre histoire. Depuis 2017, l’enjeu politique du mémoriel est réaffirmé sur le front des commémorations : Centenaire 14-18, génocide du Rwanda, guerre d’Algérie. Dans ce contexte, le riche numéro hors-série des Chemins de la Mémoire (ministère des Armées- DPMA) nous offre l’opportunité de penser les commémorations et pourquoi pas de « renouveler l’acte commémoratif » (Sylvain Mattiucci – DPMA) tout en répondant à la demande de travail de mémoire de la société française « sans trahir son rituel et sa force symbolique ».

 

Ce numéro des Chemins de Mémoire s’applique à travers une série d’articles éclairants à dresser un état des lieux des commémorations et à tracer une voie innovante vers d’autres manières de se souvenir, notamment en direction des jeunes générations.

Cinq axes guident le propos :

  • Pourquoi commémorer
  • Que commémorer
  • Où commémorer
  • Avec qui commémorer
  • Comment commémorer

Sans entrer dans le détail de ces cinq grands axes, retenons quelques éléments clefs qui peuvent intéresser notre approche de la mémoire et des commémorations avec les élèves, dans le cadre des établissements scolaires et avec les partenaires mémoriels.

 

Le sens des commémorations

Commémorer constitue une fonction sociale et politique importante prise en charge en partie par l’école. La fonction commémorative comme le rappelle Sébastien Ledoux n’a pas seulement « rappel à un passé » mais porte une dimension prospective d’avenir. Se rappeler le passé, c’est le convoquer pour comprendre ensemble le présent et dégager un avenir commun. L’acte commémoratif a également pour fonction de rappeler la dette de ceux qui ont « permis notre présence au monde ». Se souvenir d’eux a pour fonction de montrer qu’ils permettent aujourd’hui la continuation de la Nation. En s’emparant des commémorations, l’Ecole fait œuvre de savoir, tout en projetant les élèves dans un ailleurs au passé. Elle contribue ainsi à un « apprentissage du lointain » qui sert de boussole commune et donc civique au présent.

Parmi les commémorations retenues dans le calendrier national et scolaire, les commémorations patriotiques offrent un terreau symbolique fort depuis la guerre de 1870 et la Première Guerre mondiale. Elles ont pour principale fonction de se souvenir des « hommes qui sont tombés » comme le rappelle Serge Barcellini. Citant Ernest Renan, il souligne combien le souvenir des deuils « imposent des devoirs » et « commandent l’effort en commun ». Les lieux attachés aux épreuves traversées par la Nation (cimetières/nécropoles nationales et monuments aux morts) cristallisent le rituel commémoratif patriotique en lien étroit avec la place centrale des vétérans. Avec leur disparition et l’intégration originale des anciens des OPEX, la question du « devenir des commémorations patriotiques » est posée. Afin de les rendre pérennes, Serge Barcellini milite pour la structuration et la coordination d’un nouveau monde associatif mémoriel autour de cinq familles :

  • les associations traditionnelles formées des héritiers du monde combattant ;
  • les « sauvegardeurs » des sites mémoriels ;
  • les reconstituteurs d’événements historiques ;
  • les généalogistes ;
  • les associations à finalité pédagogique.

Si la commémoration patriotique intéresse en premier chef le cadre national, son sens premier irrigue aussi notre rapport aux autres pays.  Elle est un outil opérant de diplomatie de défense pour le souligne Alice Guitton. Le Centenaire a montré en particulier combien les relations bilatérales avec l’Australie ou l’Allemagne se sont nourris de gestes commémoratifs partagés, entre mémoires nationales et histoire reconnue communes. Ainsi, les cérémonies associant les jeunes générations de pays aujourd’hui alliés permettent un rapprochement au présent. C’est ainsi qu’il faut lire l’hommage particulier rendu au derniers Goumiers marocains à l’occasion des 70e et 75e anniversaires de la libération de la Corse en 2013 et 2018.

 

Temps et lieux des commémorations

Annette Wievioka, historienne, directrice de recherches au CNRS, rappelle que commémorer fait intervenir des « témoins », au moins depuis la Révolution et les guerres napoléoniennes (le soldat remplaçant le chroniqueur comme pourvoyeur de récits édifiants). Les guerres du XXe siècle instituent par la suite le témoignage de masse et fondent la littérature de témoignage, depuis les Poilus jusqu’aux survivants juifs et/ou résistants de la déportation. Pour Annette Wieviorka « c’est bien le génocide des Juifs qui exhausse le témoin à la place qui fut la sienne, et qui l’est encore. Il est devenu celui qui dit l’histoire pour édifier le monde présent ». Le procès Eichmann et le feuilleton Holocauste (années 1970) installent le génocide des Juifs comme un événement singulier et les témoins de la Shoah dans leur dignité et comme passeurs de mémoire. La collecte de témoignages devient dès lors un enjeu mémoriel et historien de premier ordre qui s’accélère avec la disparition des témoins, mis en première ligne des cérémonies commémoratives. L’historien doit pouvoir se servir de cette matière parfois très subjective pour établir « la vérité des faits », surtout dans cette période qui est la nôtre où tout un chacun peut se poser en témoin.

Le calendrier mémoriel prolixe en France (11 journées nationales de commémoration) pose la question de ce qui est et restera commémoré.

  • Le devenir des journées nationales ? La disparition des témoins ou la crise sanitaire impliquent d’accélérer le renouvellement des thématiques associées aux commémorations : la transmission des valeurs de la République ou l’engagement apparaissent comme deux items à consolider.
  • Quelle mémoire pour les opérations extérieures (OPEX) ? La « jeune mémoire » des OPEX s’appuie sur plusieurs piliers :  le « plan Hommage » activé lors du décès d’un soldat sur le terrain, qui règle la commémoration depuis son unité jusqu’à l’hommage national rendu à Paris ; le Monument aux OPEX, inauguré un 11 Novembre, journée nationale dédiée à tous les morts pour la France (décret de 2012) qui fixe un lieu pour le rituel commémoratif.

Pour le général François Lecointre, l’enjeu de la mémoire des OPEX et sa reconnaissance passent par l’intégration dans l’enseignement de l’histoire et de la géopolitique à l’Ecole de la « politique de défense » et des « enjeux des opérations militaires ».

  • Commémorer les victimes d’attentats ? Une politique plus systématique de commémoration a été instaurée par la force des choses dans ce domaine depuis 2015. Comme le rappelle Sarah Gensburger, l’Etat a tranché entre les différentes dates mémorielles liées aux attaques terroristes en s’appuyant sur le calendrier européen qui a fixé au 11 mars comme « journée de mémoire aux victimes du terrorisme ». Médailles, plaques commémoratives et projet d’un musée-mémorial sont aujourd’hui les supports principaux de commémorations de la séquence des attentats de 2015, prolongée par ceux de Nice ou Strasbourg (2016 et 2018). Il s’agit avant tout de « tenir ensemble mémoire et société, passé et futur » et proposer « une réflexion plurielle sur les sociétés face au terrorisme » (voir le rapport de préfiguration remis au Premier Ministre en 2020 sur le futur Musée-Mémorial http://www.justice.gouv.fr/delegation-interministerielle-daide-aux-victimes-12894/le-musee-memorial-des-societes-face-au-terrorisme-32985.html )

Plusieurs chapitres s’intéressent aux lieux des commémorations. Le monument aux morts de la Grande Guerre reste le support principal du rituel commémoratif en France (Béatrix Pau), parce qu’il intègre aujourd’hui « toutes les guerres contemporaines ». La guerre franco-prussienne de 1870 devient dans le cadre de son 150e anniversaire un enjeu patrimonial. Après avoir été rapidement commémorée en France dans un esprit « revanchard », ce conflit fondateur du patriotisme guerrier produit nombre de monuments et lieux de mémoire. Il est à l’origine également de la création de l’association du Souvenir français (1887). De nos jours, la guerre de 1870 semble être réinvestie dans le cadre de la construction européenne et l’amitié franco-allemand, dans le cadre d’une réévaluation chronologique de trois conflits qui ont égrainé la fin du XIXe et la première moitié du XXe siècle.

 

Quels acteurs ?

Enfin, une partie importante du numéro est consacrée aux acteurs des commémorations. La place majeures tenue par les témoins, déjà évoquée par Annette Wieviorka, est rappelée dans le cadre du Mémorial national de la prison de Montluc. Elle est présentée comme centrale et se matérialise à travers des parcours de témoins ou leur présence lors de cérémonies spécifiques. Ces éléments amènent à incarner le travail de mémoire et à pleinement « rendre hommage » (Antoine Grande).

Le cérémonial commémoratif reste aujourd’hui marqué par la présence de troupes militaires et la présentation du ou des drapeaux ou de l’étendard. Elles rendent visibles l’hommage aux morts, à l’engagement, aux souvenirs tragiques et aux valeurs in fine de la République. Pour le général de division Vianney Pillet, cette présence montre la « solidité » et la capacité de « résilience de notre pays ».

Les scolaires représentent un public cible important comme l’ont montré les derniers grands cycles commémoratifs. Les équipes enseignantes ont alors eu l’occasion d’investir le champ de l’action mémoriel souvent de manière très innovantes, guidées par des structures comme la Mission du Centenaire, ou plus pérenne comme le Bureau de l’action pédagogique de la DPMA.

La dernière partie du numéro est consacrée aux formes prises par les commémorations en lien avec les publics visés. A l’heure du numérique, « le web s’est imposé comme un outil de diffusion de la mémoire » comme le souligne Valérie Beaudouin. Etat et amateurs ont notamment pu investir ce terrain novateur à l’occasion des commémorations du Centenaire. De manière très détaillé, l’article intitulé « Les pratiques mémorielles en ligne » s’intéresse à l’enquête menée à l’occasion de ce Centenaire par le labex « Les Passés dans le présent » (BnF, La Contemporaine). Trois facteurs jouent un rôle moteur dans cette imposition du numérique : la mise à disposition des archives numérisées pour le plus grand nombre, la présence de collectifs d’entraide et l’existence d’un réseau d’historiens amateurs élaborés en amont des commémorations mais qui participent activement sur le web (sites et réseaux sociaux) à nourrir les productions scientifiques et pédagogiques.

Spectacles, sport (rugby) et musique sont apparus également ces dernières années comme des facteurs importants de renouvellement des commémorations, à l’image de la réussite du spectacle « Des flammes à la Lumière » proposé par une association de passionnés dans les carrières d’Haudainville près de Verdun. Ces vecteurs permettent de renouveler le geste commémoratif en élargissant ceux qui en sont les acteurs ou les spectateurs.

 

En conclusion

La question est posée du « devenir des commémorations. L’enquête menée par le Réseau des lieux de mémoire de la Shoah en France semble sur ce point instructive. Si certaines des personnes auditionnées à cette occasion comme André Kaspi, voient dans l’inflation commémorative un regain d’intérêt pour le passé et l’histoire, d’autres pointent du doigt une perte de sens des cérémonies commémoratives. Un cercle de plus en plus étroit de passeurs de mémoire soutient l’activité commémorative alors que la désaffection du public semble ne pas devoir se démentir. Cette désaffection marque une « impuissance à penser collectivement le passé ». Plusieurs pistes sont pourtant évoquées par le groupe de travail retenu pour cette enquête, non sans beaucoup de prudence, afin d’infléchir cette dynamique :

  • alléger le nombre des dates commémoratives ;
  • préserver le rituel républicain en assouplissant son formalisme hérité de 1919 ;
  • encourager, comme cela avait été le cas durant le centenaire de la Grande Guerre, la prise en main de la cérémonie par ses acteurs, couplée pour les scolaires avec un projet pédagogique bien identifié.

La disparition des derniers témoins des conflits du XXe siècle, associée à une baisse future des moyens financiers allouées aux commémorations, risquent de freiner ces transformations nécessaires. Le travail prospectif mené par le Réseau des lieux de mémoire de la Shoah mérite pourtant justement d’être poursuivi, notamment en lien avec les équipes éducatives qui, sur le terrain de la jeunesse, continuent et continueront à faire vivre les commémorations.