Zoom numéro 3 - Quand les séries font école

Edito

En ces temps de confinement, les plateformes de séries n'ont jamais suscité autant d'attention. La lettre d'information Zoom a pour ambition de proposer de réfléchir aux utilisations pédagogiques des séries dans leur diversité, d'attirer l'attention sur certaines séries hors des sentiers battus et de proposer plus largement aux professionnels de l'éducation une réflexion sur l'utilisation de ce média dans les classes.
 Ce mois-ci nous nous attachons à présenter trois séries très différentes. Une réflexion sur la religion dans le contexte des conflits du Moyen-Orient et des réseaux sociaux avec le thriller religieux Messiah. Une satire des GAFA et des start-up de la région de San Francisco avec la série humoristique Silicon Valley. Enfin la dernière série Validé revisite la géographie de la France au prisme du rap.
Zoom développe de plus ce mois-ci deux nouvelles rubriques. Une nouvelle rubrique entretien tout d'abord, que Pierre Denmat, qui rédige une thèse en géographie sur les séries sud-africaines et américaines nous fait le plaisir d'inaugurer. Enfin, une rubrique actualités fait son apparition et recense les ressources pédagogiques, les nouvelles séries et effectue une veille sur les productions pédagogiques en lien avec les séries télévisées.

1. Trois séries utilisables en classe

MESSIAH - Netflix - 2020 - 1 saison

Messiah est un thriller religieux fascinant qui convoque la géographie, l’histoire, la sphère médiatique, les sciences politiques, la géopolitique et questionne la foi en 10 épisodes. Cette dystopie se déroule dans un monde où la politique étrangère américaine durant l’année 2019 aurait eu pour conséquence de redynamiser un califat islamique et de semer le chaos au Moyen-Orient. Cette parabole grevée de miracles bien connus et de personnages pseudo-bibliques constitue un thriller politico-religieux, qui sans être transcendant, a le mérite de poser une hypothèse et de nous tenir en haleine pendant 1 saison. Celle d’un homme qui produit des miracles : en Syrie, à la frontière jordano-palestinienne ; en Israël, sur l’esplanade des mosquées ;  à Washington ou dans une petite ville du Texas. Avec ses cheveux longs, sa parole calme, il fait penser à Jésus Christ et la population alertée par les réseaux sociaux et les médias commencent à le suivre physiquement.

Un président américain croyant troublé incarne le pouvoir politique face au fait religieux. Il n’est pas sans rappeler un 1er ministre italien, lui athée, mais également confronté  au miracle d’une statue de la vierge pleurant des larmes de sang dans Il miracolo (Arté). La multiplication des séries ayant trait au religieux interpelle : The young Pope, The handmaid’s tale, Game of Throne, Unorthodox, Kalifat, Lucifer, Ainsi soient-ils…Pourquoi l’invocation du surnaturel ou du religieux fascine tant nos sociétés sécularisées ? Un besoin de spirituel pour donner du sens au monde qui nous entoure ? La nostalgie de religions qui berçaient nos sociétés occidentales lors des temps incertains ? Que raconte cette série de nos sociétés ? En tout cas, une conception œcuménique et politique du religieux puisque le personnage central  encourage à la cessation des ingérences étatiques, notamment américaines, de part le monde. Encore un phénomène mondialisé qui se répand à toutes les échelles en un lapse de temps très court.
Ces séries sont pain béni pour introduire le thème 5 de la spécialité en première. Il s’agit alors d’analyser les faits religieux dans leurs rapports avec le pouvoir : les liens institutionnels comme géopolitiques. Messiah permet ici de localiser les trois religions monothéistes, de montrer comment le fait religieux est intrinsèquement lié à la sphère politique et comment il façonne les relations entre pays.

 

 

Une proposition de StoryMap sur la série Messiah
 


    • Delphine Veaudor, « Vu des États-Unis. « Messiah », le déroutant thriller politico-religieux de Netflix », Courrier international, 11.01.2020

    • Alexandre Bernard,  « Série aux allures divines, que vaut « Messiah » sur Netflix ? », Le Point.fr, 10.01.2020

    • Laurent Valière, « L'empire des séries. "Messiah" et le retour éventuel du Messie », Franceinfo, Radio France, 04/01/2020
 


SILICON VALLEY - HBO - 2014 - 6 saisons

Silicon Valley est une série américaine créée par Mike Judge (ancien ingénieur et réalisateur du film Idiocracy notamment) et diffusée sur la chaîne HBO à partir d’avril 2014. Elle compte six saisons.

La série suit un groupe de programmeurs fondateurs de l’entreprise de compression de données Pied Piper. Elle donne ainsi l’occasion d’une satire de tous les travers des entreprises de la Silicon Valley et notamment d'Apple, renommée Hooli, qui dispose même d'un hilarant faux site qui enchaîne les poncifs du marketing technologique : http://hooli.xyz/
L'entreprise Pied Piper dispose aussi de son faux site conférant ainsi un côté méta qui revient à de fréquentes reprises : http://www.piedpiper.com/

La série, sous ses dehors comiques, aborde de nombreuses thématiques. comme  le prix de l’immobilier dans la région. La saison 2 montre ainsi comment les maisons sont achetées sans même être visitées. La difficulté pour se loger même pour des cadres de l’informatique est évoquée. Jared un des personnages du groupe se retrouve à dormir dans le garage de l’incubateur de start up, son appartement étant sur Airbnb.
La place des femmes dans le secteur des hautes technologies constitue une autre thématique. La grossesse étant dépeinte comme un facteur de faiblesse dans ce secteur, une des protoganistes anime une réunion l'après-midi même de son accouchement dans la saison 5.
Surtout Silicon Valley dépeint au détour de plusieurs scènes des évolutions technologiques et sociales. Dans la saison 2 deux protagonistes renversent sur la route un animal qui n’est autre qu’un cerf robot autonome de l’université de Stanford, qui se situe dans la Silicon Valley. Le personnage d’Erich lui envoie plusieurs coup de pied, parodiant les vidéos de Boston Dynamics où des ingénieurs agressent leurs robots pour montrer leur capacités à poursuivre leurs tâches.
L'épisode 9 de la saison 3 offre en conclusion une très belle scène sur les travailleurs des usines à clic situées en Inde en partant d'une perspective individuelle pour montrer, au travers de l'espace collectif de la salle de travail,  l'échelle du nombre de clics générés par les nombreux travailleurs de pays à plus bas revenus.
La question de la diversité dans le milieu de la tech est également abordée. Ainsi dans la saison 1  la place croissante des asiatiques et des indiens dans les groupes américains est montrée de manière humoristique, relayant les évolutions dans la direction des GAFA (cf cet article). Le personnage de Dinesh, d'origine pakistanaise,un des héros de la série, reflète bien cette dynamique. La mondialisation du numérique et la délocalisation de tâches peut être abordée dans la saison 3 lorsque la start-up emploie des codeurs bulgares, estoniens... faute de financements.

La série a reçu de nombreux commentaires des figures emblématiques comme Bill Gates ou Elon Musk. Google a même utilisé la série pour introduire une de ses conférences, donnant ainsi lieu à une belle mise en abîme.
Le générique, bien que bref, s'avère particulièrement intéressant car il dit son époque. Il est ainsi un témoignage des grandes évolutions technologiques pendant la durée de la série, que ce soit l'arrivée des entreprises de chauffeurs privés, le développement des drones ou l'émergence de Tesla. Le générique peut ainsi être travaillé avec les élèves sous forme de courtes vidéos ou plus simplement avec des captures d'écran comme le fait cet article de Numerama.

Silicon Valley peut être travaillée plus particulièrement en lycée. En première générale le thème 2 de géographique : Une diversification des espaces et des acteurs de la production propose explicitemente une étude cas intitulée "La Silicon Valley : un espace productif intégré de l’échelle locale à l’échelle mondiale". En enseignement de spécialités HGGSP, l'axe 1 Les grandes révolutions techniques de l’information du thème 4  : "S’informer : un regard critique sur les sources et modes de communication" propose de travailler sur "l’information mondialisée et individualisée : naissance et extension du réseau Internet.". La saison 4 de Silicon Valley propose une réfléxion assez drôle sur l'internet des objets qui se substitue progressivement à l'internet classique des serveurs centralisés avec une histoire de piratage de frigos connectés.
Dans le thème 2  " Analyser les dynamiques des puissances internationales" figure le jalon "Les nouvelles technologies : puissance des géants du numérique (GAFAM, BATX...), impuissance des États et des organisations internationales ?" qui peut se prêter à une utilisation.

Silicon Valley, en plus d'être une série très drôle, dresse un tableau passionant des évolutions des technologies et du poids des grandes entreprises du secteur sur nos vies dans les années 2010-2020.

 

 

Silicon Valley : la série de la conférence Google qui explique la tech en un générique - Numerama - octobre 2016

Silicon Valley – La meilleure comédie de HBO depuis longtemps - Le Monde blogs - juin 2015
 

VALIDÉ - Canal + séries - 2020 - 1 saison

Clément, un jeune homme d'Aubervilliers se retrouve brutalement sur le devant de la scène rap française à la suite d'un freestyle réalisé par hasard sur l'antenne de la radio Skyrock. Succès viral sur les réseaux sociaux, son texte lui ouvre les portes du milieu de la musique, la célébrité n'est pas loin, "les ennuis n'ont plus". C'est l'argument de Validé, la nouvelle série de Canal Plus, qui avec plus de vingt millions de vues s'est hissée en seulement un mois au rang de plus grand succès de la chaîne française.

Réalisée par Franck Gastambide (Pataya, Taxi 5) et résolument réaliste, elle fera l'objet d'une deuxième saison mais s'impose dès à présent comme un phénomène culturel. Mise en récit de quelques vies à l'heure du rap game et des réseaux sociaux, Validé donne à voir le milieu du rap sous toutes ses dimensions. Premier marché musical en France et esthétique installée depuis plusieurs décennies dans le panorama culturel, le rap n'est plus cette "musique urbaine" des déterminismes réducteurs mais bien un phénomène de société, c'est le grand mérite de cette série, montrer que le rap français aujourd'hui est plus un miroir qu'un produit de l'urbanisation.

Centrée sur Paris, Validé montre la capitale dans ses discontinuités. Les lieux sont traités par les ruptures et les cloisons mais aussi par les interactions, parfois conflictuelles, qu'ils entretiennent. Le siège de Skyrock, où les carrières se font et se défont au cours de l'emmission emblématique Planète Rap, les locaux des maisons de disques, haussmaniens et centraux, entrent en résonance avec les espaces urbains où s'élaborent la musique qu'ils diffusent, bétonnés et périphériques. Le dialogue urbain qu'entretiennent tous les acteurs de ce secteur économique montrent les circulations et les tensions spatiales qui animent une aire urbaine de rang mondial.
Enfin, toute l'économie de ce secteur est disséquée, le streaming, les vues et les clash n'auront plus de secret pour le spectateur attentif.

Les applications pédagogiques offertes par Validé sont nombreuses. En classe de Troisième, le Thème 1 de géographie,  "Dynamiques territoriales de la France contemporaine" et notamment "Les aires urbaines, une nouvelle géographie d’une France mondialisée", peut être introduit par une étude de la série, voire mis en perspective par une cartographie narrative du rap français comme miroir de la métropolisation du territoire.

Le Thème 2, "Pourquoi et comment aménager le territoire ?", permet aussi un travail sur cette série, notamment pour "Aménager pour répondre aux inégalités croissantes entre territoires français, à toutes les échelles". L'analyse des déplacements, des ségrégation socio-spatiales dans une aire urbaine mais aussi les thèmes abordés dans les chansons sont autant de possibilités d'approches géographiques. Le thème de la ville est récurrent dans ce type de musique et permet de donner une dimension humaine aux questions d'aménagement.
En lycée le le thème 1  de géographie première  " La métropolisation : un processus mondial différencié " propose de travailler sur les contrastes et les inégalités au sein des métropole, objet même de la série.

Enfin, le programme d'EMC est lui aussi une entrée possible, notamment par l'importance qu'occupent les réseaux sociaux et la communication dans cette série, très actuelle sur ce plan et en résonance avec les utilisations contemporaines des moyens de communication.

 


La StoryMap sur les espaces du rap français et la métropolisation
 

Avec la série « Validé », Canal+ propose une plongée inédite dans le rap français 3.0 - Le Monde - mars 2020
 

2. Entretien avec Pierre Denmat


Agrégé de géographie, professeur d’histoire-géographie dans l’académie de Versailles au lycée Paul Langevin (Suresnes), professeur de géographie en CPGE au lycée Victor Hugo (Paris) et doctorant à l’Université Paris Nanterre (UMR LAVUE, CNRS 7218, équipe Mosaïques). Mes recherches portent sur les liens entre géographie et séries télévisées en comparant les métropoles états-uniennes et sud-africaines et sur l’enseignement de la géographie à partir des séries.


    1. Pourriez-vous présenter vos travaux sur les séries et ce qui vous a amené dans ce champ de recherche ?

Avant de présenter mes travaux, il me semble plus pertinent de présenter mon parcours jusqu’à mon objet de recherche. En effet, c’est mon parcours d’enseignant qui m’a amené à travailler sur les séries télévisées et leurs rapports avec la géographie. Durant mon année de stage, j’ai pris en charge des groupes de seconde DNL anglais pour des raisons de service. Ayant envie de proposer des activités en lien avec la culture anglophone, j’ai eu l’idée de travailler sur la géographie urbaine, à l’époque au programme de seconde, à partir des séries télévisées. Ces séries me permettaient à la fois de proposer un support attractif et ludique pour les élèves tout en étant des documents originaux en langue anglaise. Le comparatisme était suggéré dans le programme et j’ai alors choisi de travailler sur les villes nord-américaines et sur Lagos, ville nigériane où de nombreuses séries sont produites dans le 2ème pôle de production filmique au monde : Nollywood.
En tant qu’étudiant à l’ESPE, je me devais de rédiger un mémoire de recherche. J’ai alors décidé de travailler sur cette expérience pédagogique. Sonia Lehman-Frisch, professeure de géographie à l’université Paris Nanterre, a alors accepté de diriger ce mémoire de recherche.
Mes recherches m’ont ainsi convaincu de l’intérêt de l’enseignement de la géographie à partir des séries télévisées. Lors de la soutenance du mémoire, le jury m’a invité à poursuivre mes recherches dans le cadre d’un doctorat.

Bien que j’enseigne à plein temps, j’ai donc fait le choix de poursuivre mes recherches. Toujours inscrit à l’université Paris Nanterre, je travaille sous la direction de Sonia Lehman-Frisch, spécialiste des villes nord-américaines, et de Philippe Gervais-Lambony, spécialiste des villes sud-africaines.
Après réflexion sur mes objectifs de recherche, il m’a semblé important de confronter mes propositions d’enseignement avec des élèves vivant dans les villes que j’étudiais à travers les séries. Cette volonté de faire du terrain émanait de ma formation antérieure en géographie mais aussi d’une véritable curiosité en tant que professeur de travailler avec des collègues et des élèves à l’étranger. Ces terrains de recherches m’ont amené à recentrer mes recherches sur deux métropoles : New York et Johannesburg. En effet, Lagos s’avérait trop dangereuse aux yeux de mes directeurs de recherche pour y mener un terrain. Johannesburg est une ville très dangereuse également mais elle est mieux connue des chercheurs français, ce qui rendait mes conditions de travail plus faciles. J’ai réalisé deux terrains de recherche à Johannesburg en Octobre 2018 et 2019, où j’ai été accueilli et financé par l’Institut français d’Afrique du Sud, et un terrain de recherche à New York en Février 2019. J’ai pu y rencontrer de nombreux élèves qui m’ont permis de travailler sur leurs représentations de leurs propres villes, que j’ai pu confronter à leurs lectures des séries. Ce travail de recherche en didactique de la géographie est donc un des aspects de ma recherche doctorale. Cette recherche en didactique m’a d’ailleurs permis de revenir à de la géographie sociale car j’ai pu comparer les représentations de la ville ainsi que les espaces habités par des élèves issus de quartiers et de milieux sociaux très divers. Enfin, l’autre volet de mes recherches porte sur l’analyse des séries en tant que telle où j’utilise les méthodes et les outils de la géographie culturelle.

 

    2. Que peuvent apporter les séries à l'enseignement de la géographie ?

Il apparaît aujourd’hui que regarder des vidéos et des films est une voie naturelle pour apprendre. Enseigner à partir des images animées est une façon de faire évoluer les élèves d’une réception passive des images de culture populaire à l’interprétation du message qu’elles peuvent délivrer. L’usage du cinéma en classe permet aux élèves de développer de nouvelles compétences en termes d’observation géographique, qui n’étaient pas toujours acquises auparavant. La plupart du temps, la télévision reste un outil qui, dans la pratique enseignante, permet de montrer à la classe le réel donné à voir et à entendre, sans que l’on s’interroge sur les conditions de sa production. Il semble donc important d’envisager de nouvelles pratiques pédagogiques qui prendraient en charge ces images animées pour en faire une véritable source de savoir, et un support de cours à part entière, dans un contexte où ces dernières sont omniprésentes dans la culture et la vie quotidienne des élèves. L’intérêt des films et des vidéos est d’introduire le mouvement et le son qui sont deux paramètres importants de l’information géographique. Il faut s’interroger sur les conditions de réalisation du film, savoir repérer et désigner les éléments apparents puis leurs combinaisons, chercher à distinguer le visible de l’invisible. Aller au-delà de ce qui est visible est finalement le plus important et revient à faire des élèves des apprentis géographes puisque les géographes, quand ils sont sur le terrain, cherchent justement à comprendre ce qui n’apparaît pas toujours au premier regard dans l’espace.
Dès lors, faire réfléchir les élèves à partir de films peut aider à construire des notions complexes comme celles de « paysage » ou d’ « habiter » qui impliquent la question du regard et de la subjectivité. De façon plus large, faire travailler les élèves à partir de films ou de séries télévisées est un moyen de s’inscrire dans une culture qui est la leur et ainsi de s’appuyer sur des documents qu’ils ont l’habitude de manipuler sans y accorder une quelconque valeur scientifique. Ainsi, en tant qu’enseignant, nous avons tout intérêt à intégrer ces supports dans nos pratiques pour montrer aux élèves que des éléments issus de la culture populaire peuvent aussi servir d’appui à la construction d’un savoir.  

    3. La série propose t-elle un langage uniformisé avec la mondialisation du genre, ou reste t-il encore de fortes spécificités selon les pays ?

S’il est évident que des éléments se ressemblent dans les séries nord-américaines, européennes et même africaines, je pense qu’il est abusif de parler d’une uniformisation du genre. S’il est clair qu’il existe une mondialisation du genre observable à travers la multiplication des séries dans le monde entier et aussi à travers l’engouement croissant pour ce genre filmique chez des publics de tous âges, il n’en reste pas moins que les séries sont adaptées pour des publics ciblés.

En effet, mes recherches m’amènent à travailler sur des séries produites à la fois en Amérique du Nord et en Afrique. Si la « consommation » de séries est tout aussi forte d’un continent à l’autre, il faut noter que les séries ne prennent pas les mêmes formes. En effet, en Afrique, les séries sont souvent des feuilletons avec des épisodes courts et hebdomadaires alors qu’en Amérique du Nord, les séries sont, de nos jours, essentiellement tournées sous la forme de saisons avec une quantité limitée d’épisodes. De plus, les séries africaines ne bénéficient pas des mêmes budgets de production que les séries nord-américaines, ce qui entraîne des décalages en matière de tournage. Par exemple, les séries nord-américaines bénéficient de décors souvent bien plus travaillés et nombreux alors que la plupart des séries africaines sont tournées dans des studios (surtout en Afrique du Sud) ou dans la rue sans réels moyens (au Nigéria).

Cependant, on peut observer que les moyens de production se perfectionnent en Afrique et que des producteurs internationaux commencent à financer des séries. C’est le cas de Queen Sono, série sud-africaine qui est sortie en Février 2020 sur Netflix, qui a financé la production, même si cette dernière est restée sud-africaine. Cette série s’adapte d’ailleurs au format « nord-américain » avec seulement 8 épisodes pour cette première saison. On note également que les scènes ne sont pas tournées qu’en studio, loin de là, ce qui la rapproche, là aussi, des séries nord-américaines. On assiste donc à travers cette série à une première uniformisation du genre sériel en Afrique. Il faut noter aussi qu’il s’agit de la première série africaine diffusée internationalement et conçue comme telle. Le public visé est donc « mondialisé » ce qui peut expliquer certains choix filmographiques pour répondre à l’horizon d’attente des spectateurs du monde entier.

Si je sors de mes terrains de recherche, on peut également regarder du côté des séries françaises. Ici, je serais plus nuancé car il faut noter que les séries françaises se sont beaucoup renouvelées ces dernières années pour s’adapter aux nouvelles attentes des spectateurs de plus en plus habitués aux séries nord-américaines. Cela s’observe avec les formats : bon nombre de séries ont évolué vers le format 45-55 minutes, délaissant le traditionnel format d’une heure et demie. On note également qu’on a désormais des saisons des séries françaises alors que les séries anciennes (telles que Julie Lescaut ou Navarro) étaient diffusées à la suite sans qu’il y ait une unité de saison sur le plan des personnages et des intrigues entre ces personnages. Désormais, le spectateur vit les départs et les arrivées de personnages au fil des saisons, à l’image de ce qui se passe dans les séries nord-américaines. On peut également noter que le traitement de l’espace et des paysages a évolué dans les séries françaises. On retrouve désormais des images des villes qui ne servent qu’à rappeler au spectateur où se localise l’intrigue, bien souvent dans une métropole dont on met en scène les lieux emblématiques, alors que les séries anciennes n’apportaient pas un réel traitement de l’espace. Les séries françaises ont donc évolué vers un format relativement uniformisé par rapport aux séries nord-américaines et ce, notamment pour répondre aux nouvelles attentes des spectateurs. Il est d’ailleurs important de rappeler que les séries sont bien créées en fonction d’un marché de spectateurs et que ce marché est concurrentiel, ce qui peut aussi expliquer l’uniformisation du genre.

    4. Quelles-sont vos séries préférées du moment ?

J’ai beaucoup apprécié la série sud-africaine Queen Sono qui est disponible sur Netflix. Elle permet de comprendre bien des problématiques en Afrique du Sud actuellement, notamment la corruption et les problématiques ethniques et raciales. En outre, elle met en scène Johannesburg, un de mes terrains de recherche et ville pour laquelle j’ai une affection toute particulière.

J’ai récemment beaucoup regardé de séries scandinaves. Je viens de finir la troisième saison d’Occupied qui, à l’image des deux premières saisons, est très inspirante pour faire comprendre aux élèves certains aspects de géopolitique en Europe. J’ai également beaucoup apprécié la série danoise Dos au mur, récemment diffusée sur Arte, au sujet du trafic de drogue à Copenhague. Enfin, la série suédoise Kalifat, diffusée sur Netflix depuis début 2020, est une série traitant la question de la radicalisation des jeunes et du terrorisme en Europe. Cette série est passionnante dans son traitement des personnages et elle a eu un grand retentissement en Suède tant elle révèle des peurs de plus en plus affirmées dans la société suédoise. Lors d’un échange avec mes élèves à Stockholm, plusieurs collègues suédois m’ont recommandé cette série en affirmant qu’elle représentait une réalité du malaise omniprésent dans la société suédoise sur ces sujets. Avec cette série, on peut également quitter l’enseignement de la géographie et penser à une utilisation dans le cadre de l’EMC où il me semble toujours intéressant d’élargir les horizons et montrant les situations dans des pays étrangers.

La série germano-luxembourgeoise Bad banks diffusée également sur Arte m’a beaucoup plu dans sa réalisation et dans la représentation des conséquences de la mondialisation financière tant sur les économies que sur les espaces.

Enfin, j’ai bien apprécié la série franco-germano-canadienne Mirage, récemment diffusée sur France 2, qui m’a passionné et sera très utile pour le nouveau programme de terminale générale où nous aurons à enseigner la question de la puissance française à l’étranger. Cette série permet de montrer les intérêts de la France aux Emirats arabes unis.


3. ACTUALITES

  • Le podcast histoire en séries : Podcast de l'APHG dédié à l’étude des séries par le biais de l’Histoire et des sciences humaines. Dans chaque épisode, un universitaire ou un enseignant spécialiste de la question vient présenter une série.  Un très bon podcast qui explore tant l'histoire avec Chernobyl, la géographie ou encore la littérature avec The Witcher.

https://podtail.com/podcast/histoire-en-series/

 

  • Les dernières propositions pédagogiques du site :

    
 Etudier les institutions de la Veme République à l’aide d’une série TV, Baron Noir

 
 Remobiliser les acquis sur les valeurs des Etats-Unis avec la série TV Superstore

 
 Travailler en enseignement de spécialité et EMC sur la série TV Kalifat
 

  • Le festival 2020 SeriesMania  a dû être annulé en raison de la situation sanitaire mais il met néanmoins en ligne son catalogue de l'édition 2020. Il propose notamment des articles intéressants sur la culture populaire ou des ouvertures sur la fiction australienne

https://seriesmania.com/catalogue-de-ledition-2020/

  • Les numéros précédents de Zoom :

Zoom n°1
Zoom n°2

 

 

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