Quelle évaluation possible de l’information scientifique ?

L’information scientifique publiée sur le Web est la plupart du temps vulgarisée avec une qualité très variable. De ce fait, la vulgarisation d’une publication scientifique peut entraîner des contre-sens, des simplifications excessives ou abusives. Évaluer une source d’information scientifique s'avère donc complexe et nécessite du temps.

Aline Bousquet, professeure documentaliste, formatrice, membre du groupe de travail « Esprit critique, science et médias » de l’IRES de Toulouse et membre du groupe de travail « Esprit critique » du CSEN nous présente son analyse de la question et la démarche pédagogique qu'elle met en place au collège

Une « information scientifique » peut être de deux types :

  • Une publication scientifique
  • Une information à contenu scientifique

En réalité, les élèves et les internautes ont rarement une information scientifique sous les yeux lors d’une recherche d’information. En effet, une publication scientifique est une production experte, publiée dans des revues spécialisées à comité de lecture, à destination des chercheurs, le plus souvent en anglais et en accès payant.

 

 

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health psychology

 

 

 

 

 

 

En libre accès ici : https://www.researchgate.net/publication/271332217_The_physical_sacrifice_of_thinking_Investigating_the_relationship_between_thinking_and_physical_activity_in_everyday_life

 

 

L’information scientifique publiée sur le Web est la plupart du temps vulgarisée avec une qualité très variable, en fonction du niveau de connaissance des rédacteurs (scientifiques, journalistes scientifiques, journalistes, au pire des non experts) et du comité éditorial du site Web (s’il y en a un), en fonction de leur intention de publication (informer, vendre, modifier l’opinion, recueillir des données ...), également en fonction de la qualité de la source (publication de recherche ou connaissance stabilisée ? Méta-analyse ?). De ce fait, la vulgarisation d’une publication scientifique peut entraîner des contre-sens, des simplifications excessives ou abusives.

 

 

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requete google 2

 

 

 

Voici une liste de résultats (via la page de résultats de Google Search) de quelques publications d’articles de vulgarisation suite à la publication scientifique précédemment proposée en image. Si vous lisez la publication scientifique ayant servi à la rédaction de ces titres, vous constaterez que les termes  « fainéant » et « paresseux » ne sont jamais mentionnés.

Le circuit de publication des informations issues de la recherche scientifique via les médias est un des questionnements sur lequel travaille le groupe de recherche « Esprit critique, science et médias » de l’IRES de Toulouse.

 

 

L’information à contenu scientifique la plus souvent recherchée par les internautes est celle en lien avec notre santé.

Voici le « médiamétrie » (du nom de la société de mesure d’audience « Médiamétrie ») de Mars 2021 qui permet d’apprendre que « Chaque jour, 11,6 millions d’internautes visitent les sites et applications de santé (+17% en un an) », peu étonnant à la vue du contexte sanitaire lié à la COVID-19.

https://www.mediametrie.fr/en/node/10745

 

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médiamétrie

 

Pourtant, après avoir enlevé les plateformes de prises de rendez-vous en ligne, Tousanticovid, le Vidal et l’application Yuka (qui ne porte pas que sur la santé), il reste : 

  1. Journal des femmes santé
  2. Doctissimo
  3. Passeportsanté
  4. Topsanté
  5. Medisite
  6. Santémagazine

 

N’est-ce pas étonnant ? En évaluant les sources, site par site, on constate qu’elles ne sont pas dignes de confiance, que l’information publiée est anxiogène, les titres captent notre attention pour augmenter le taux de clics.

Un exemple ici avec https://www.santemagazine.fr/ en date du 10/12/2021 :

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santé magazine

 

Pourtant, dès mars 2020, au début de la pandémie et un an avant ce « médiamétrie », le ministère des Solidarités et de la Santé a publié une liste de sites afin de diriger les internautes vers une information scientifique fiable et validée par des experts :

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recommandations ministère

 https://solidarites-sante.gouv.fr/soins-et-maladies/maladies/maladies-infectieuses/coronavirus/article/sites-internet-de-reference

 

Aurions-nous tendance à privilégier des sites dont le contenu scientifique n’est pas validé par des experts ? Et comment évaluer une information scientifique sans connaissance scientifique dans le domaine recherché ?

Si l’information ne peut être évaluée, la source peut l’être pour aider à ajuster au mieux sa confiance en l’information proposée.

 

Depuis 5 ans, les 4èmes et 3èmes de mon collège ont 6 heures d’évaluation des sources d’information scientifique par an avec l’aide de la professeure de SVT. Le défi est simple : ils doivent créer leur propre cours avec des informations fiables. Comme il s’agit d’information scientifique, ils doivent évaluer chaque source utilisée à l’aide d’un tableau. Celui-ci a plusieurs objectifs :

  • Ralentir leur évaluation des sources qui, très souvent, est réalisée trop vite pour une économie cognitive
  • Noter les sources pour y revenir plus tard
  • Proposer aux élèves des stratégies d’aide à l’évaluation des sources

Un tableau en 4ème leur impose de trouver la zone auteur et de recopier les informations qui leurs semblent justifier leur confiance en la source.

En 3ème, ils doivent questionner l’intention de publication et croiser leur source : 1 info = 2 sources différentes évaluées.

 

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tableau fiabilité

 

En 2020, j’ai recueilli toutes les sources utilisées par les 3èmes pour leurs recherches sur le réchauffement climatique, les COP et les actions individuelles possibles pour adopter un « comportement responsable pour préserver les climats de la planète ».

 

60 sites Web différents, évalués « scientifiques », ont été utilisés par 35 binômes d’élèves. J’ai moi-même évalué chacune des 60 sources et voici mes résultats :

  • 18,3 %  des sources évaluées sont explicitement « scientifiques » (rédigées par des scientifiques)
  • 81,7 % des sources évaluées ne sont pas « scientifiques » ou l’expertise scientifique n’est pas précisée.
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qualification sources

 

Ce qui semble évident à la vue de ce camembert est que les élèves (et les internautes en général) peuvent difficilement prélever les informations indiquant l’expertise scientifique d’un auteur si cette expertise ou non-expertise n’est pas précisée sur le site Web. Si l’information n’existe pas, on ne peut pas savoir.

Les sources (institutionnelle, média, association, entreprise) publient ainsi de l’information en se basant sur la confiance des internautes en leur « autorité institutionnelle » et/ou « autorité énonciatrice » (notoriété passée et/ou actuelle).
Evelyne Broudoux. Construction de l’autorité informationnelle sur le web. A Document (Re)turn: Contributions from a Research Field in Transition, 2007. ffsic_00120710f https://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00120710/document

 

  • Or (n°1), la connaissance des autorités institutionnelles et énonciatrices s’acquiert avec le temps et la pratique.
  • Or ( n°2), la vulgarisation et la publication d’informations scientifiques nécessitent une formation scientifique. Un journaliste n’est pas un journaliste scientifique comme le précise le site Web de l’Association des Journalistes Scientifiques de la presse d’Information : https://www.ajspi.com/le-metier/se-former-au-journalisme-scientifique/
  • Or (n°3), évaluer l’expertise d’un métier nécessite de connaître le métier et son cursus : un chargé de mission en communication est-il scientifique ? Un ingénieur du son est-il un ingénieur en science ? Un naturopathe est-il un scientifique ? L’évaluation des sources devrait d’ailleurs s’inscrire dans le parcours Avenir des élèves.
  • Or (n°4), évaluer la source d’information nécessite de trouver la zone auteur et de comprendre ce qui est écrit mais aussi ce qui est sous-entendu. Un nom est-il la preuve de l’expertise de la personne ? « Une équipe de personnes motivées et passionnées » a-t-elle la même expertise qu’une équipe de scientifiques ? Les « Rédacteurs santé-bien-être » sont-ils des experts ? (Doctissimo). Est ce que des « Experts médicaux ou scientifiques cités dans les contenus du Journal des Femmes Santé (Journal des femmes santé) est une preuve de qualité d’une information scientifique validée ?

 

Évaluer une source d’information scientifique est complexe et nécessite du temps. Ce savoir-faire doit s’inscrire dans une progression des apprentissages, prendre appui sur les pratiques empiriques et heuristiques des élèves et être amené à être évalué au fur et à mesure du cursus des élèves. Elle est même plus qu’une compétence, elle est une attitude de l’exercice de l’esprit critique selon le rapport du groupe de travail « Esprit critique » du Conseil Scientifique de l’Education Nationale (https://www.reseau-canope.fr/conseil-scientifique-de-leducation-nationale-site-officiel/groupes-de-travail/gt8-developper-lesprit-critique.html. )

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esprit critique

 

Et, cela tombe bien, évaluer les sources fait partie des missions des professeurs documentalistes selon la circulaire n° 2017-051 du 28-3-2017 : « Par son expertise dans le champ des sciences de l'information et de la communication (Sic), il contribue aux enseignements et dispositifs permettant l'acquisition d'une culture et d'une maîtrise de l'information par tous les élèves. Son enseignement s'inscrit dans une progression des apprentissages de la classe de sixième à la classe de terminale, dans la voie générale, technologique et professionnelle. En diversifiant les ressources, les méthodes et les outils, il contribue au développement de l'esprit critique face aux sources de connaissance et d'information. »

            En tant que professeure documentaliste, il y a donc urgence et légitimité à travailler l’évaluation des sources numériques d’informations à  contenu scientifique.

 

Aline Bousquet
Professeure documentaliste
Formatrice
Membre du groupe de travail « Esprit critique, science et médias » de l’IRES de Toulouse
Membre du groupe de travail « Esprit critique » du CSEN