Rencontre avec le chorégraphe Kader Belarbi

Mardi 28 novembre 2017 - 15:00 - Samedi 28 novembre 2020 - 15:00

Rencontre avec le chorégraphe Kader Belarbi.

Le 7 juillet 2010

Précédant le spectacle du ballet "A nos amours" de Kader Belarbi au Théâtre du Capitole en février 2010, une rencontre avec le chorégraphe, une danseuse étoile et deux répétiteurs a permis à un groupe d’enseignants ayant en charge des actions "danse" de se familiariser avec l’univers de Kader Belarbi et ses partis-pris chorégraphiques.

Rencontre animée par Carole TEULET, dramaturge du Ballet, le 8 février 2010 à l’Espace Croix-Baragnon

Rencontre avec Kader Belarbi Février 2010 Théâtre du Capitole Toulouse Cette rencontre va être l’occasion de présenter les 4 protagonistes de la soirée « à nos amours » qui se déroulera la semaine prochaine à partir du vendredi soir à la « Halle aux grains ». Ce programme se compose de 4 pièces, mais ce soir délibérément nous ne parlerons que de 3 pièces : les 2 chorégraphies de Kader BELARBI « à nos amours » et « liens de table » ainsi que « la pavane du maure » de José LEMON.

Présentation des quatre protagonistes

  • Kader BELARBI (K.B.)

Danseur étoile qui est reçu ce soir en qualité de chorégraphe et d’interprète notamment dans le rôle d’OTHELLO dans la « pavane du maure ».

  • Monique LOUDIERES

Danseuse étoile de l’opéra de Paris, reçue ici en qualité d’interprète au côté de Kader BERLARBI pour le rôle de DESDEMONE.

  • ROXANE D’ORLEANS JUSTE

Répétitrice de la fondation LEMON à New York, est ici pour reconstituer la « pavane du maure » qui est une pièce un peu particulière.

  • Jean-François KESSLER

Assistant chorégraphe et répétiteur attitré de Kader BELARBI sur ces 2 pièces (« liens de table » et « à nos amours »).

Portrait de chacun des invités

  • Kader BERLABI en tant que danseur de l’opéra a abordé un registre très vaste, jouant de préférence les « méchants » dans Roméo et Juliette ou encore dans le lac des cygnes.

Il a interprété les hommes blessés dans les ballets de Roland PETIT (le jeune homme et la mort), les personnages ténébreux et romantiques dans ALBRECHT dans sa version classique et celle de MATS EK ainsi que les figures bibliques dans le « Fils prodigue » de Georges BALANCHINE.

Son parcours témoigne d’une grande ouverture à tous les styles qui va de Serge LIFAR à Carolyn CARLSON en passant par Jérôme ROBBINS, Georges BALANCHINE et Maurice BEJART. Familier de la danse contemporaine, il a interprété des pièces de Dominique BAGUOËT, Maguy MARIN, Daniel LARRIEU, Odile DUBOC… Il a participé aux créations de William FORSYTHE, Pina BAUSCH, Angelin PRELJOCAJ.

Son inépuisable curiosité au regard des disciplines artistiques susceptibles de le nourrir, il n’a pas hésité à emprunter des chemins de traverse en se faisant interprète, acteur et danseur du martyre de Saint Sébastien.

Dés 1985, parallèlement à son parcours d’interprète, il a amorcé un travail de chorégraphe qui 25 ans plus tard ne fait que s’intensifier et constitue aujourd’hui l’essentiel de son activité.

  • Monique LOUDIERES (M.L.) A été nommée danseuse étoile par Rosella HIGHTOWER EN 1982.

Elle a dansé tout le répertoire classique et néoclassique, avec une prédilection pour les grandes héroïnes dramatiques telles que celles des ballets Giselle, Roméo et Juliette, Manon, Notre Dame de Paris (Esméralda) et Eugène ONEGUINE (Tatiana).

Elle a interprété les œuvres des plus grands chorégraphes actuels tels que Maurice Béjart, John Neumeier, George Balanchine, Serge Lifar, Jiri Kylian … ; ainsi que le répertoire contemporain.

Quand elle a quitté la scène, elle a manifesté le désir de transmettre son expérience aux nouvelles générations de danseurs et est devenue professeur, répétitrice puis directrice artistique et pédagogique de l’École supérieure de danse de Cannes fondée par Rosella HIGHTOWER,

  • Roxane D’ORLEANS JUSTE (R. O. J ) est d’origine Haïtienne et Québécoise.

Elle est danseuse au sein de la LEMON compagnie de New York où elle interprète le rôle Desdémone et des chorégraphies comme celle d’Isadora DUCAN ….. Elle est chargée de la reconstruction des pièces de LEMON et est co-directrice de la LEMON Dance compagnie. Elle est aussi chorégraphe au sein d’une structure qu’elle a créée.

  • Jean-François KESSLER Il a été danseur à l’opéra de Paris pendant longtemps.

Il a quitté le ballet de l’opéra pour rejoindre le ballet National de Marseille sous la direction de Marie-Claude PIETRAGALLA puis maître de ballet au grand ballet de Genève. Actuellement en France, il est en free lance en tant que chorégraphe, assistant chorégraphe, acteur, metteur en scène.

 

Echanges avec le public

Question : K.B. vous êtes doublement présent en tant que chorégraphe et interprète dans une re-création, « liens de table », et une création mondiale, « à vos amours ». Votre travail de chorégraphe se nourrit beaucoup de ce que vous êtes, ce que vous avez fait et ce que vous avez été en tant que danseur. En quoi votre expérience de danseur affecte votre métier de chorégraphe, votre relation aux autres ?

K.B. : Ma formation est classique, j’ai passé 33 années à l’Opéra de Paris dans une grande maison. C’est un cursus académique qui s’est ouvert peu avant l’arrivée en 1980 de Rudolf NOUREEV. En tant que danseur, j’ai eu le privilège de vivre un éventail de rencontres chorégraphiques de tous les styles : classique, contemporain, etc… Tout ceci permet d’avoir une ouverture d’esprit, une ouverture de corps.

Il ne faut pas oublier que l’axe principal de l’Opéra de Paris est la formation du corps académique. Moi, en tant que chorégraphe et avec la connaissance que j’ai du corps, j’ai cette volonté de transmettre le besoin créatif.

J’utilise ce que je connais et reconnais de moi-même à travers tout mon vécu de danseur et la difficulté est qu’il faut essayer de décanter alors je suis au scalpel et j’enlève tous les élans spontanés et automatiques de certains chorégraphes qui sont totalement appris dans ma tête, dans mon corps, dans mes gestes. Je passe au laboratoire personnel, pour les grands ballets, c’est-à-dire un mois dans un studio pour essayer de décanter et trouver un élan personnel, un geste.

En tant que chorégraphe, mon axe est le vocabulaire classique. Je veux aller à l’écriture à travers le mouvement en amenant les danseurs à trouver le juste ton.

Je ne mets pas de frontière entre le classique et le contemporain. Il faut avoir une lecture fine de ce que l’on voit.

AU XVIII siècle, on voit la forme de l’opéra ballet purement décoratif.
Au XIX siècle arrive l’expression.

Le ballet russe avec Serge DIAGHILEV a utilisé des notions polyphoniques, a souhaité faire des rencontres avec des mouvements culturels : peintures, musiciens, photographes. Ainsi la notion de ballet s’est ouverte avec un champ de possibilités.

Maurice BEJART, Roland PETIT, dans les années 50-60, sont des chorégraphes ont démocratisé le ballet. Maurice BEJART a ouvert le ballet en dehors des scènes de théâtre pour aller sur des places et a beaucoup travaillé sur les interprètes (ballets du 20ème siècle). Roland PETIT est resté sur une dramaturgie, en cherchant des personnes, en utilisant le langage classique tout en essayant de le réactualiser à son époque sans être péjoratif.

  • Question : En Europe, on a tendance à être euro centriste et on ne connaît pas du tout la véritable danse américaine très particulière avec Doris HUMPHREY, José LEMON, Martha GRAHAM. De ces personnes-là, on ne connaît que la partie émergée de l’iceberg, mais en dessous il y a une richesse incontournable.

R. O. J. : Aux Etats-Unis, à la fin du XIX siècle, une révolution de la danse s’amorce avec Isadora DUNCAN qui a commencé à se détourner du ballet classique. Par sa grande liberté d’expression, qui privilégiait la spontanéité, le naturel, elle apporta les premières bases de la danse moderne européenne, à l’origine de la danse contemporaine. Influencée par son frère Raymond Duncan porté sur un retour à l’hellénisme et le culte du corps, elle voudra redonner toute sa place à la beauté, à l’harmonie du corps, osant danser pieds nus, avec des robes de soies très libres, vaporeuses. Le message transmis par le corps est politisé.

K.B. : Juste pour la notion du ballet, nous pouvons rappeler que la valeur de l’homme dans le ballet est arrivée à partir du 20ème siècle, jusqu’alors il n’y avait que des femmes. Une autre vision complète du ballet apparaît. Avec l’arrivée de Rudolf NOUREEV en 1982, la danse masculine a été revalorisée, en rajoutant des variations pour les hommes et une présence accrue.

 

Présentation des deux pièces

K.B. : « Liens de table » a été créé en 2001 pour les ballets du Rhin. J’ai imaginé ce ballet se dérouler dans ma tête tout en écoutant un quatuor de CHOSTAKOVITCH, très expressif, spectaculaire et très violent. J’ai appris par la suite qu’en 1960, Dimitri CHOSTAKOVITCH avait décidé de faire un hommage aux victimes du nazisme.

Je ne sais pas pourquoi mais j’ai eu la notion d’une famille avec un père, une mère, un fils et une fille autour d’une table pour donner l’idée de ce légendaire repas dominical qui peut déboucher sur une forme de cannibalisme où parfois l’amour et le manger peuvent se confondre. J’ai trouvé une centaine d’expressions comme « je te dévore des yeux », « avoir les yeux plus gros que le ventre » ……. Il y a des choses très colorées.

Quant on fait une création, je pense que l’on ne va jamais jusqu’au bout souvent par manque de temps. C’est là que le ballet naît, clos et évolue. C’est là que l’on peut avoir un regard et un recul. C’est là où il faudrait commencer à travailler. C’est pour ça que j’ai fait une proposition au ballet du Capitole car j’avais le sentiment de ne pas être allé au bout. Les échanges avec les danseurs sont très importants pour savoir comment on peut ensemble accommoder les mouvements par rapport à la thématique, à la musique. Tout cela est primordial.

J.F.K : Cette pièce concentre beaucoup d’émotions en très peu de temps, 20 minutes.

Kader a suivi la partition musicale au plus près. Il a fait un très gros travail musical. Dans un temps très ramassé, on est dans une narration symbolisée. C’est très difficile pour les danseurs, car ils sont à la fois des personnages mais qu’ils ne doivent pas interpréter de façon anecdotique. Tout cela doit rester symbolique.

La chose délicate à accomplir dans cette pièce-là est que cela ne devienne jamais redondant, car la musique est tellement expressive en elle-même. Il fallait faire comprendre aux interprètes qu’il devait s’en tenir aux mouvements.

K .B. : Pour reprendre les propos de Martha GRAHAM ou de Mats EK « Le corps ne mentait pas, la parole du corps est toujours présente en amont ». Donc il faut décanter et la répétition est une bonne usure pour aller chercher cette vérité du mouvement du geste, de la parole du corps. Si le corps est juste dans la parole, je pense qu’il y a un rayonnement, un charme. Pour moi, entre un geste et un autre, c’est là où se situe la danse.
Le lien entre les êtres est très important pour moi et c’est un grand moteur pour la danse et c’est ce que je véhicule au travers de mes chorégraphies.

K.B : Pour l’autre pièce, je suis parti d’un pas de deux « Entre d’eux », que j’avais créé en 2004 pour Marie-Agnès GILLOT et Jiri BUBENICEK sur l’Élégie pour violoncelle et orchestre, Op. 24 de Gabriel Fauré. Ce pas de deux était très passionnel et je me suis dit qu’il y avait quelque chose à ouvrir avant et après, sans savoir une idée de ce que cela pourrait être. J’ai proposé le thème du lien. Cela m’a donné l’envie d’associer une même confrontation entre un homme et une femme à trois âges différents. Un couple est symboliquement représenté par trois couples qui revisitent 3 étapes de la vie : l’étape de la jeunesse, de l’âge adulte et de la vieillesse. La musique sera en live avec un pianiste et un violoncelliste qui seront sur scène. C’est très important pour moi car la musique est un moteur essentiel dans la création pour chercher les cohérences, les adéquations et les décalages.

Le jeune couple évoluera sur "Spiegel im Spiegel" d’Arvo PÄRT, le couple adulte sur FAURE, et le vieux couple sur la sonate pour violoncelle de KODALY, puis l’interaction de ces trois couples sur l’heure exquise de Reynaldo HAHN.

La chorégraphie « à nos amours » illustre comment les premiers amours enfantins perdurent jusqu’à l’âge de la vieillesse. Pour cela, nous avons eu l’idée de fixer 3 vitrines associées à chaque couple.

Pour les jeunes : un rideau avec un parquet d’herbe pour évoquer les jardins de l’enfance.

Pour le couple adulte : une vitrine avec du carrelage, un néon et un store
La 3ème vitrine est une sorte de reflet au sol avec un miroir et un cadre qui laisse apparaître la maturité ou la sagesse.

 

      Question : Comment nourrir vos danseurs de vos idées, de votre imaginaire ?

K.B : Je fais écouter la musique, je crois que cela est très important. Ici je ne l’ai pas fait puisque la musique était en live mais après je travaille sur plein d’autres musiques pour laisser tout un champ d’ouverture. J’aime beaucoup l’idée de travailler sur l’instant présent. J’essaie de coudre ce que moi j’ai pu percevoir dans ma tête et tout d’un coup j’essaie d’extraire et de l’exprimer corporellement puis chorégraphiquement dans l’échange et de tisser comme cela un geste après l’autre, quelque chose qui devient une phrase chorégraphique. Je découpe des phrases gestuelles, je les combine et je les change en fonction des danseurs. Je crois qu’il est très important de donner l’accès au danseur sur leur propre appropriation et authenticité de ce qu’il faudra faire. Je les accompagne pour qu’ils mettent en lumière ce qui pourrait leur appartenir.

  • Question : Par rapport à votre écriture, lorsque vous arrivez devant vos danseurs, avez-vous tout écrit ?

K.B. : Je laisse beaucoup la possibilité aux danseurs de s’exprimer. Par exemple le pas de deux a été reconstruit, aménagé en fonction de ce que les danseurs donnent. L’incorporation du mouvement des danseurs est très importante. L’échange humain et artistique est nécessaire.

M.L : L’interprète est aussi créateur. Il s’approprie, il retranscrit et il réinvente dans le respect de l’idée générale. Il modernise.

  • Question : On dit que « La pavane du maure » serait un ballet désuet, qu’en pensez vous ?

R. O. J. : C’est une pièce du répertoire de José LEMON. Est-il nécessaire de danser ses pièces ? Dans le monde, on parle de conflits humains. La seule chose que l’on se demande est : est ce que les costumes sont toujours nécessaires ? On pourrait présenter cette pièce dans une version contemporaine sans ces costumes, mais cela changerait notamment la question de poids. Le choix de chaque ligne a été choisi par rapport aux personnages. Iago par exemple a une veste très cintrée et des collants qui révèlent toutes les lignes de son corps de couleur jaune (la lumière). Avec des gestes qui peuvent symboliser quelque chose qui pique, qui tranche, coupe. Alors qu’Emilia porte des vêtements de couleur ocre (la passion).

K.B. : Un ballet perdure par sa qualité d’écriture chorégraphique. « La pavane du maure » est un ballet totalement écrit, chorégraphié où il y a une grande sobriété et une grande élégance. On est dans l’intention et non pas dans la théâtralité.

M.L. : C’est une pièce très intimiste et oppressante pour nous, où tout est suggéré. Le sens est primordial. En 20 minutes, dans ce huis-clos inspiré de l’Othello de SHAKESPEARE, 4 personnages mettent à nu leurs mobiles, leurs émotions. Il s’agit de respecter l’espace de chacun et tout se déroule dans une pièce. Entre chaque épisode qui fait évoluer la pièce, on revient toujours à la forme, à l’idée de la danse. Un critique parle de chef d’œuvre et a écrit « l’action est très nette, sans geste inutile. Les personnages sont très évocateurs. La clarté de leurs mouvements est très importante. Le drame est insinué et commence à rejaillir jusqu’à ce qu’il éclate et le drame arrive à la mort ».

 

 

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Isabelle TROCELLIER
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